Luigi Riccoboni est apparu vingt ans après la mort de Molière et l'histoire du théâtre lui doit l'éclosion de Marivaux et une connaissance inégalée au Xviiie siècle du théâtre européen. Ce génie du théâtre d'origine modeste a couru toute sa vie après le désir de sortir de sa condition et le rêve d'un théâtre absolu qui lui aurait permis de s'élever au-dessus du vulgaire. Lorsqu'il s'agissait de s'adapter au goût du public, il excellait mais à contre-coeur.  Il ne se satisfit jamais des joyaux issus de ses propres créations. Il rêvait d'être le Molière italien. Mais c'est Goldoni qui lui ravit cette postérité. Il fut le seul capable d'ébaucher à son époque une vision et une histoire du théâtre européen. Retiré, il tente de concevoir un nouveau théâtre, mais sa bigoterie l'emporte et il n'ébauche finalement qu'un théâtre niais et très moral. À travers l'histoire de Riccoboni, il existe toujours un gouffre entre intentions et résultats. Ses plus belles réussites ne semblent jamais avoir atténué sa vaine insatisfaction.
 L'histoire de Luigi Riccoboni est tellement riche et disparate qu'elle épuisa ses biographes. Xavier de Courville en 1943 jette l'éponge, lassé de se promener dans le labyrinthe et les impasses empruntées par Riccoboni, en espérant qu'un autre, un jour, puisse raconter dans leur totalité les errances de cet homme de théâtre de génie.
L'histoire de Riccoboni peut se partager en trois grandes parties.
La période italienne
Le jeune Riccoboni se forge un destin d'acteur et de directeur de troupe. Déjà son talent est immense. Cependant il se fait prier tentant d'échapper à cette destinée irrémédiable mais peu chrétienne. Il supplie un de ses mécènes "de lui accorder qu'il ne soit pas forcé de faire un métier si funeste à son salut". Heureusement, avec l'assentiment de la troupe, celui-ci ne fit rien pour le sortir de sa condition d'acteur. Rappelons qu'à l'époque les acteurs étaient des parias et ne pouvaient être enterré chrétiennement. Juste avant de mourir, ils avaient la plupart du temps quelques heures pour renier leur vie d'acteur et bénéficier d'une extrême-onction qui leur ouvrait les portes du salut. Molière n'eut pas cette chance, mais on lui fit une dérogation spéciale. Riccoboni épousa Elena Balletti dite Flaminia. Celle-ci était une grande improvisatrice, capable au pied levé de s'adapter aux situations nécessitant la plus grande érudition. Elle était également poétesse et maniait la langue avec dextérité. Au cours de cette période, Riccoboni préconise de jouer alternativement la comédie à l'impromptu et la comédie ou la tragédie écrite.
Après le succès de Mérope de Maffei qui sera plus tard repris par Voltaire à la Comédie française, Luigi Riccoboni prend des risques: une pièce écrite en vers délaissant les masques de la commedia dell'arte. Il s'aliène son public qui rit constamment du décalage provoqué par l'absence des masques, regrettant la vivacité des improvisateurs.

La période française
Louis XIV, à peine enterré, le régent appelle une troupe italienne. Riccoboni est désigné. Pourtant il veut réformer le théâtre et l'épurer des scories incontrôlables de l'improvisation. Les Français rêvent du retour d'Arlequin et font un triomphe au retour des masques de la comédie italienne. Pendant plusieurs années, les canevas présentés à un rythme effréné, vont enflammer la scène parisienne. Lélio fait partager au public parisien sa grande connaissance du théâtre espagnol. Il joue une tragi-comédie "Samson" qui décrit les exploits emphatiques et athlétiques de Samson (joué par Lélio) ayant pour corollaire les tentatives d'Arlequin de tuer un coq pour le manger. Comme le lion tué par Samson, il attrape un poulet qu'il veut mettre en quartiers, mais le poulet crie et Arlequin finalement lui laisse généreusement la vie.
Au milieu de cette frénésie, Marivaux propose ses premières pièces écrites pour les acteurs de la troupe dont la célèbre Silvia qui sera sa muse. Riccoboni les met en scène avec succès. De cette association de plusieurs années naîtra le théâtre de Marivaux, convergence particulière, inopinée entre le marivaudage flamboyant et le modèle des masques de la comédie italienne. Marivaux, comme le fera un peu plus tard Goldoni, transcende le théâtre italien en lui apportant un texte magnifique et en offrant aux acteurs de la troupe de Riccoboni des rôles et des espaces leur permettant de continuer à émerveiller le public avec leurs lazzi (gags). Lélio reste encore malgré lui entre comédie improvisée et comédie écrite. Malgré les multiples canevas improvisés que Lélio monte à Paris, il n'espère rien des "farceurs" qui pratiquent seulement le jeu de l'impromptu et qui négligent l'esprit de la poésie.
Lélio, le misanthrope, se rend peu compte du joyau théâtral qu'il vient d'aider à éclore et déserte, laissant à son fils le soin de mettre en scène "le Jeu de l'amour et du hasard" de Marivaux. La polémique théâtrale entre François Riccoboni et son père Luigi sera à l'origine du "paradoxe du comédien" exprimé par Diderot: l'acteur doit-il forcément ressentir les sentiments qu'il exprime?

La retraite
Il préfère aux improvisateurs vulgaires des jeunes gens bien élevés et bien nés. Comme Goldoni, un peu plus tard, il veut éviter de laisser le dialogue aux caprices des comédiens. Pour Lélio, les comédies de Molière, même s'il les admire, ne sont pas toujours acceptables du point de vue moral. Il écrit l'Histoire du théâtre italien. À travers ce texte, il dresse indirectement un tableau inédit du théâtre européen. Il décrit avec érudition les emprunts de Molière à la comédie italienne, mais il parle peu des masques si fascinants de la comédie italienne. Son dernier livre "De la reformation du théâtre" est une niaiserie où il décrit ce que serait un théâtre hautement moral et... terriblement ennuyeux.

© 2014 Christophe Tournier